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De la porosité gouvernementale aux lobbies opaques des publicitaires

Article publié le jeudi 6 octobre 2016

Lettre de soutien de Khaled GAIJI
Président de Résistance à l’agression publicitaire (R.A.P.)

05/10/2016

L’association Résistance à l’agression publicitaire (R.A.P.), que je préside, a 24 ans. Depuis 1992, elle ne cesse de lutter légalement et avec détermination contre les effets négatifs des activités publicitaires sur la société et l’environnement. En 24 ans, l’association a pu développer son analyse du domaine publicitaire et des nombreuses mobilisations pour en limiter les dégâts.

A ce titre, notre association, comme d’autres, a participé aux travaux de ladite "concertation" du Grenelle de l’environnement. Qui n’aura été qu’une preuve supplémentaire de la porosité des pouvoirs publics aux lobbies publicitaires. Le tout dans un déni total des associations citoyennes qui y ont participé. R.A.P. y a démontré les méfaits de la publicité dans plusieurs domaines. L’association a fait tout ce qui était en son pouvoir à toutes les étapes pour ramener les gouvernements à la raison :
- En 2011, lors de la consultation publique sur le projet de décret relatif à l’affichage publicitaire organisée par le ministère, différentes associations dont R.A.P. ont appelé les citoyens à s’exprimer pour faire part de leur sentiment sur la pollution visuelle et la publicité en général, et le décret en particulier. L’association a invité ses sympathisants à aller dans son sens pour demander une forte régulation et des interdictions de plusieurs formats publicitaires. Malgré nos demandes, le bilan officiel de la consultation n’a pas été rendu public. Nous savons pourtant que plus de 7 000 personnes se sont manifestées, en répondant à la consultation publique, dont plus de 90 % reprenant les propositions des associations de protection de l’environnement.
- En 2012, le gouvernement a fait paraître un décret encore plus complexe et timide que le précédent, tout en actant des reculs importants en matière d’environnement. Sans surprise, cette réglementation est taillée sur mesure pour l’activité de JCDecaux. Rien d’étonnant à cela, l’afficheur "tenait littéralement le stylo [1]". De l’aveu même du ministère, les afficheurs allaient pouvoir augmenter leur chiffre d’affaires de 30 % [2].
- En 2013, à la suite de l’arrivée du nouveau gouvernement, R.A.P. a rencontré le bureau du cabinet de Delphine Batho, alors ministre de l’Environnement. Nous avons fait part de nos revendications pour la régulation de la publicité. En définitive, le ministère a décidé de ne pas rouvrir le volet affichage extérieur dans la loi "biodiversité" ni d’amener une régulation nécessaire de ce secteur. On nous a notamment dévoilé que le lobby des publicitaires était trop puissant et que le ministère de l’Environnement n’avait qu’une faible marge de manoeuvre. Les fonctionnaires nous ont affirmé, à propos des écrans numériques publicitaires se développant partout, que l’un des objectifs "majeurs" du Grenelle de l’environnement était "le développement de supports innovants comme les écrans numériques". Alors que R.A.P. et d’autres associations ont, à chacune de leurs interventions, demandé l’interdiction de ces écrans numériques, le déni de la société civile est total !

R.A.P. avait pourtant bien mis en visibilité les problématiques des écrans numériques. Notre expertise montre que ces écrans sont un véritable danger. Ils constituent une triple pollution :
- Pollution visuelle : l’oeil humain est attiré par ces écrans animés et la lumière qu’ils émettent. Ils devraient donc être considérés comme une source de danger pour la sécurité routière, détournant l’attention des automobilistes. Ainsi, en Belgique, les écrans numériques de ce type sont interdits sur les routes [3].
- Pollution énergétique et climatique : à l’heure où les prix de l’énergie augmentent et où les citoyens doivent se serrer la ceinture en conséquence, les publicitaires poursuivent un gaspillage énergétique sans précédent, peuvent assécher les dernières gouttes de matières premières, rejeter toujours plus de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et peser sur la création de nouveaux déchets radioactifs. A titre d’exemple, un bilan carbone avec la méthode de l’Ademe démontre que l’on arrive à 1 244 kg CO2/an pour les écrans numériques, contre 125 kg CO2/an pour les affiches papier 4 x 3 [4]. Les experts de l’association NégaWatt ont réalisé des études de scénarios de transition et de sobriété énergétique d’ici à 2050, où ils prônent une forte régulation de la publicité et notamment une interdiction des écrans animés [5].
- Pollution mentale : nous recevons entre 1 200 et 2 200 messages publicitaires par jour et plus de 15 000 stimuli commerciaux [6]. Les écrans animés s’ajoutent à ces chiffres, alors même qu’ils sont, selon les dires des chercheurs en sciences cognitives, en partie responsables de la surcharge cognitive. De plus, ces nouveaux dispositifs nous imposent encore plus de messages aux images et aux normes agressives, et vont à l’encontre de l’intérêt général. Des travaux récents de sciences sociales et de sciences de l’information et de la communication précisent les effets de la publicité sur les comportements sociaux et environnementaux des citoyens en société. Ils démontrent que la publicité amène à une plus grande tendance au préjugé, à moins de sensibilité à l’environnement et à moins de motivation à adopter des comportements correspondants, ainsi qu’à un souci des droits humains faible ou absent [7].

Ces écrans s’ajoutent partout aux dispositifs existants, constituant une véritable invasion publicitaire. Saturant nos champs de vision, défigurant nos espaces de vie. Il est urgent de réagir maintenant, avant qu’ils ne soient installés plus massivement, et que le mal ne soit plus difficile à réparer. Après l’arrivée des premiers écrans numériques, R.A.P. a reçu plusieurs alertes quant à l’agression qu’ils représentent. Une campagne a depuis été lancée mais n’a pas fait reculer les décideurs, même si elle a contribué à sensibiliser le public [8]. Je n’oublierai jamais ce triste témoignage en 2013 d’un père dont la fille avait été choquée par des images violentes sur ces écrans qui s’imposent à nous tous : "Hier, ma fille de 6 ans a, avant d’aller au lit, évoqué une image vue sur un film hébergé par MEDIAGARE dans le couloir entre la station de métro Bir Hakeim et le RER C Champ-de-Mars. C’est le trajet habituel que nous prenons en rentrant de l’école. Elle a parlé de sang sur une tête... et elle a eu peur de faire un cauchemar. Ce matin, elle en a reparlé avant de partir de la maison et sur le trajet..." L’enfer vécu par sa fille a duré plusieurs jours. Le père a porté plainte auprès du Jury de déontologie publicitaire (JDP), un organisme d’autorégulation de la publicité, seul outil développé pour remédier à ce genre de problèmes, lequel n’a pas jugé bon de donner suite à sa plainte... Pourtant, ce cas d’école a été confirmé la même année par un avis de l’Académie des sciences (envoyé au gouvernement) : "Les médecins généralistes et les pédiatres peuvent jouer un rôle important dans cette prévention. D’abord, ils peuvent convaincre les parents d’écarter les enfants de moins de 3 ans des écrans non interactifs. Et ensuite, pour les enfants plus grands, ils peuvent inviter les parents à constituer chez eux une vidéothèque qui puisse se substituer à des programmes de mauvaise qualité et qui permette aussi à leurs enfants d’échapper à la publicité dont l’influence sur les plus jeunes (qui sont incapables d’en discerner les enjeux) est une forme de violence qui leur est faite [9]."

Le gouvernement ne fait rien. Qu’importe que les sondages disent qu’une majorité de français est agressée par la publicité (85 % trouvent qu’il y a "trop de publicité" et 79 % la trouvent "envahissante") [10], qu’un rapport du Conseil des droits de l’homme de l’ONU dresse un bilan général très critique de l’activité publicitaire [11] !

Je tiens à saluer ces lanceurs d’alerte que sont les Déboulonneurs. Forts de leur détermination, ils osent prendre le risque de désobéir à la loi. Mais pourquoi ? Qu’y gagnent-ils financièrement ? Rien ! Ils risquent même d’y perdre de l’argent et prennent sur eux la pression d’un appareil répressif d’État bien injuste. Pourtant, depuis 24 ans, nous attendons toujours que les procureurs de la République s’occupent des contrevenants publicitaires qui saccagent l’environnement français avec de nombreux dispositifs illégaux. Le rapport précité de l’ONU le confirme : "Les associations qui dénoncent l’affichage illégal ou excessif sont largement ignorées" et "ne jouissent pas de la même réponse de soutien que l’industrie publicitaire lorsqu’elle se plaint de la vandalisation de son mobilier urbain." Les déboulonneurs sont de simples citoyens qui se battent contre des machines industrielles et oligarchiques, et agissent pour défendre l’intérêt de tous les citoyens d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Plus que jamais, il est nécessaire de les soutenir.

Khaled GAIJI

Notes

[1] 1er juin 2011 - Le Canard enchaîné - "Ça vole bâche"

[2] http://questions.assemblee-nationale.fr/q13/13-116206QE.htm

[3] L’article 80-2 du code de la route interdit de donner une luminosité d’un ton rouge ou vert à tout panneau publicitaire, enseigne ou dispositif se trouvant dans une zone s’étendant jusqu’à 75 mètres d’un signal lumineux de circulation

[4] http://antipub.org/action-dans-le-metro-le-21-janvier-et-bilan-carbone-des-ecrans-video-publicitaires/

[5] Site web de négaWatt : http://www.negawatt.org/la-demarche-negawatt-pb13.html

[6] Publicité, "part de cerveau disponible"... et libre-arbitre, Arnaud Pêtre, chercheur en neuromarketing à l’UCL : http://www.etopia.be/spip.php ?article569

[7] Selon le rapport du Public Interest Research Institute et l’ONG WWF-UK, intitulé Think of me as evil (2011)

[8] Campagne RATPub http://antipub.org/80-000-pubs-dans-les-transports-parisiens-ratpub/

[9] L’enfant et les écrans, un avis de l’Académie des science, page 78 : http://www.academie-sciences.fr/pdf/rapport/avis0113.pdf

[10] Publicité et société, TNS Sofres / Australie, 2013 : http://www.tns-sofres.com/sites/default/files/2013.10.17-pub.pdf

[11] "L’impact de la publicité et des pratiques de marketing sur la jouissance des droits culturels", rapport présenté à l’Assemblée générale des Nations unies en octobre 2014 par la rapporteuse spéciale aux droits culturels (paragraphe 6). http://www.ohchr.org/EN/NewsEvents/Pages/DisplayNews.aspx ?NewsID=15864&LangID=E . Pour le rapport en français, suivez le lien suivant et cliquez sur la lettre "F" : http://ap.ohchr.org/documents/dpage_e.aspx ?si=A/69/286



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